Entretien réalisé par Arnauld KASSOUIN

Interrogé sur le risque d’un « arc djihadiste ouest africain » continu de la Mauritanie au lac Tchad, Régis Hounkpè, analyste senior en expertise géopolitique, refuse le vocabulaire de l’inéluctable. En effet, pour lui « parler d’arc ou de toile d’araignée accréditerait l’idée que le processus est déjà achevé. Il ne l’est pas ». Son diagnostic est cependant sans concession : sans stabilisation rapide du Mali et sans rétablissement d’une coopération sécuritaire transfrontalière effective (malgré le divorce AES-CEDEAO), l’onde de choc malienne contaminera mécaniquement la Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin, Togo et Sénégal. « Le chaos malien n’a pas de digue naturelle », prévient-il.
Arnauld KASSOUIN: « Le terrorisme représente aujourd’hui une menace existentielle pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest ». Quelle analyse faites-vous de ces propos de S.E. Dr Omar Alieu Touray, Président de la Commission de la CEDEAO ?
Régis Hounkpè : Je souscris évidemment au propos, tout en sachant que ce n’est pas une fatalité de rester sous cette terrible épée de Damoclès qui effectivement cisaille autant dans le Sahel que dans le Golfe de Guinée. L’Afrique de l’Ouest subit cela depuis au moins une décennie et de façon accélérée depuis l’effondrement sécuritaire observé de la Méditerranée vers le Sahel et désormais dans les parties septentrionales des pays côtiers. Les conséquences sociales et humaines sont vivaces pour le quotidien de ces populations et la CEDEAO est confrontée à un surcroît d’engagement pour y faire face.
Face à la recrudescence des incidents sécuritaires dans le sud-ouest du Mali frontalier de la Mauritanie et du Sénégal, doit-on craindre l’ouverture d’un nouveau front terroriste en Afrique de l’Ouest dans un futur proche ?
Les experts les plus réalistes sur le sujet ne le déterminent pas en termes d’hypothèse dans le futur. Le JNIM a accéléré dès juillet ses incursions dans l’ouest malien, profitant une fois encore de la fragilité structurelle et institutionnelle du pays, en s’attaquant à des camps militaires, des postes- frontières et des axes routiers se rapprochant dangereusement du Sénégal. En septembre dernier, l’entité terroriste aurait fait main basse sur des camions de marchandises, de citernes de carburant venant de Mauritanie, du Sénégal et des pays voisins. Désormais, les attaques sont répétées au nord, au centre et maintenant à l’ouest et au sud-ouest. Il s’agit d’un élargissement du front initial vers d’autres objectifs stratégiques et territoriaux.
À l’image des pays du Sahel central, pensez-vous que le coup d’État qui a eu lieu en Guinée pourrait aggraver davantage la stabilité régionale étant donné le contexte sécuritaire qui prévaut actuellement ?
J’ai tendance à être de plus en plus conforté dans l’idée que ces coups d’État militaires apportent encore plus de fragilité et de désorganisation et ce dernier en date n’échappe à cette règle élémentaire. Aucune solution sécuritaire et militaire n’est viable dans un contexte de prise de pouvoir par la force !
Pour vous, quels sont les facteurs structurels essentiels qui facilitent l’expansion de ces groupes à travers la ceinture qui s’étend de la Mauritanie à l’Ouest jusqu’au bassin du Lac Tchad à l’Est ?
L’affaiblissement de l’État malien en dépit de l’idée que les militaires actuellement au pouvoir arrivent à résorber le chaos sécuritaire, la pression toujours plus aiguë des groupes terroristes dont le dessein de conquête territoriale est une certitude affligeante pour les populations locales, et justement la fracture de plus en plus grande de la confiance de celles-ci pour les gouvernants quels qu’ils soient.
La création d’un arc ou d’un sentier djihadiste ouest-africain par le JNIM et l’État Islamique est-elle réaliste au vu de l’intensification de leurs activités dans la bande côtière ?
Je ne parlerai pas en ces termes car ils pourraient accréditer la théorie d’un processus en toile d’araignée qui se confirme. Ceci dit, la réalité d’une progression de l »hydre djihadiste non plus en pointillés mais désormais par bloc n’est plus évitable. Et là-dessus, la CEDEAO et les États ouest-africains ont des engagements à tenir pour contenir le JNIM et autres opérateurs du chaos sécuritaire et structurel.
Peut-on établir un parallélisme entre les dynamiques actuelles du JNIM et de l’État Islamique dans la bande côtière, et l’ambition de Dan Fodio de créer un État islamique unifié qui couvrirait des espaces géographiques du Sahel central jusqu’en Afrique centrale ?
Je ne saurais clairement me prononcer, ne disposant d’aucune ressource fiable sur cette ambition. Je veux plutôt croire qu’aucun Djihadistan tropical ne trouverait les sillons pour se créer en Afrique, à l’image de l’État islamique en Syrie et Irak.
En matière de perspectives au niveau local, que pourraient faire les communautés des régions septentrionales pour organiser leur propre résilience face aux groupes terroristes ?
Elles résistent comme elles peuvent et parfois face à la démission de leurs États, s’aménagent des lendemains incertains. Aux Etats d’accélérer la coopération sécuritaire transfrontalière même si nous devons rester lucides face au divorce AES- CEDEAO. Il est urgent de soutenir et de protéger le Mali. Le chaos sécuritaire malien, telle une onde, marquera tous les pays voisins. La stabilisation du pays et du Sahel est l’ultime urgence.


