Tribune libre/ Entre propagande et rigidité: penser autrement la crise sahélienne
Par Ambroise Dagnon
Dans la guerre contre le terrorisme au Sahel, une autre bataille se joue en parallèle, plus discrète mais tout aussi déterminante : celle de la communication. Un champ immatériel où les mots remplacent les armes, où les récits façonnent les perceptions, et où l’opinion publique devient un territoire à conquérir.
Comme l’avait pressenti Gustave Le Bon, les foules ne sont pas guidées uniquement par les faits, mais par les représentations qu’on leur en donne. Dans cet espace informationnel saturé, la perception devient parfois plus puissante que la réalité elle-même.
Le récit souverainiste et ses dérives
Dans cet espace, les lignes de front sont claires, mais les positions souvent caricaturales. D’un côté, les partisans d’un projet souverainiste, galvanisés par le rejet de l’ingérence étrangère, n’hésitent pas à mobiliser tous les leviers, y compris la désinformation, la manipulation ou la propagande, pour défendre les régimes militaires au pouvoir.
Pour eux, la rupture avec l’ordre ancien est une condition sine qua non de la dignité retrouvée. Mais à force de simplifier le réel, de désigner des ennemis uniques et d’instrumentaliser les émotions collectives, ce discours finit par enfermer nos sociétés dans une logique de confrontation permanente.
Les angles morts du récit occidental
Mais réduire ces dérives informationnelles à un seul camp serait une erreur d’analyse.
De l’autre côté également, des biais existent, parfois plus subtils mais tout aussi problématiques. En donnant la parole à des représentants de groupes armés responsables d’attaques meurtrières, comme celles qui ont frappé le Mali fin avril, certains médias occidentaux prennent le risque de brouiller la frontière entre information et mise en récit complaisante.
Sans contextualisation rigoureuse, sans mise à distance critique, ces prises de parole contribuent à installer un narratif ambigu, où la violence semble trouver une forme de justification ou, à tout le moins, une tribune. À cela s’ajoutent des séquences médiatiques révélatrices de tensions éditoriales plus larges : sur des chaînes d’information, certains échanges en direct ont récemment illustré un climat où la confrontation d’analyses vire parfois à la polarisation, au point de fragiliser la qualité du débat et de pousser certains intervenants à se retirer face à la tournure des discussions.
À cet égard, les travaux de Gabriel Tarde sur l’imitation et la diffusion des idées résonnent avec une actualité troublante : les opinions circulent, se répètent et finissent par s’imposer non pas parce qu’elles sont vraies, mais parce qu’elles sont massivement relayées.
La rigidité des anti-putschistes
Dans le même temps, les anti-putschistes, attachés à une vision plus institutionnelle et à la continuité des partenariats historiques, notamment avec l’Occident, se posent en gardiens de la stabilité et de la légalité.
Mais leur posture, souvent rigide, peine à intégrer les aspirations populaires et les frustrations accumulées. À force de vouloir défendre un modèle, ils donnent parfois l’impression de ne pas entendre les voix discordantes.
Cette fermeture du débat nourrit, paradoxalement, les discours qu’ils prétendent combattre.
Un débat public sous tension
Entre ces deux pôles, le débat public s’appauvrit. Il devient binaire, émotionnel, parfois violent. La nuance y est suspecte, la complexité rejetée.
Or, c’est précisément dans cet entre-deux que peut émerger une pensée féconde.
Car la réalité sahélienne ne se laisse pas enfermer dans des schémas simplistes. Elle exige une lecture lucide, débarrassée des réflexes idéologiques. Oui, la souveraineté est une aspiration légitime. Mais elle ne peut se construire sur le déni des réalités sécuritaires ou sur la manipulation des opinions.
Oui, les partenariats internationaux ont leur utilité. Mais ils doivent être repensés, rééquilibrés, et surtout assumés dans la transparence et le respect mutuel.
Pour une éthique de la parole publique
Il est temps de sortir des postures pour entrer dans une logique de responsabilité.
Cela suppose d’abord de réhabiliter le débat contradictoire, d’accepter la critique sans y voir une trahison, et de reconnaître que personne ne détient à lui seul la vérité.
Ensuite, il faut investir dans une communication éthique, fondée sur les faits, la pédagogie et la contextualisation. Informer, ce n’est pas convaincre à tout prix ; c’est éclairer, même lorsque cela dérange.
Enfin, il est urgent de penser une voie médiane, qui ne soit ni une soumission aveugle à des intérêts extérieurs, ni un repli souverainiste stérile. Une voie qui articule souveraineté et coopération, autonomie et interdépendance, fierté nationale et ouverture stratégique.
La guerre de la communication ne se gagnera pas par le bruit, mais par la clarté. Et dans ce tumulte, prendre la parole pour refuser les extrêmes n’est pas une faiblesse : c’est un acte de lucidité.

