Par Par Arnauld KASSOUIN
Le dialogue avec le JNIM au Bénin et au Togo s’impose désormais comme une question stratégique que les gouvernements ne peuvent plus esquiver. Classés respectivement 19ᵉ et 30ᵉ pays les plus touchés par le terrorisme dans le monde selon le Global Terrorism Index 2026, le Bénin et le Togo font face à une offensive jihadiste croissante portée par le JNIM, dont les attaques gagnent en fréquence et en intensité. Face à l’épuisement des réponses militaires, la voie du dialogue comme modalité de gestion de crise pourrait-être exploitée, non sans risques ni contradictions.
Depuis 2019, la recrudescence des incidents de type terroriste a remodelé les modalités de résolution de conflits dans les pays côtiers. Parce que « l’avancée des groupes jihadistes au Bénin et au Togo est claire, même si elle peut passer inaperçue parce qu’elle est lente » relève Mathias Khalfoui, spécialiste des questions d’insécurité en Afrique de l’Ouest. Cela est dû en partie au projet d’externalisation du champ de bataille du JNIM vers d’autres contrées. Parce qu’étant acculé sur plusieurs fronts dans les pays du Sahel central. Entre acharnement contre-terroriste, blocus et affrontement avec l’Etat Islamique au Sahel (EIS). Ce projet s’inscrit également dans une forme de marquage territorial du JNIM. En effet, « Il y a une lutte d’influence territoriale extrême depuis plusieurs années mais qui s’intensifie encore davantage aujourd’hui » résume Hervé Briand Analyst senior Sahel. Cette lutte a pour but d’empêcher l’EIS de revenir dans les pays côtiers.
Il s’agit là d’un signal pour son rival Etat islamique avec ses branches présentes dans les pays du Sahel central. Puis dans une certaine mesure au Nigeria. Pays de grand intérêt pour les groupes labellisés terroristes. Pour Seidik Abba, journaliste, toutes ces dynamiques font « partie en effet de l’agenda d’extension du JNIM ». Ce dernier réfute que la présence du JNIM soit simplement vue comme une stratégie de repli. Dans le même sens, on pourrait ajouter que la présence du JNIM dans les pays comme le Bénin ou le Togo va au-delà de la sécurisation d’un corridor logistique. Parce que « parallèlement à cette extension dans les pays du Golfe, le JNIM continue d’asseoir sa présence dans les pays Sahéliens » poursuit le journaliste. Pour faire court, le Prof. Bréma Ely Dicko, analyse que la logique du JNIM est « d’avoir une zone de grande sphère d’influence ».
Le JNIM, acteur politique autant que militaire
Les actions cinétiques des groupes affiliés au JNIM ont régressées ces dernières années. Que cela soit dans les pays du Sahel central ou dans les pays côtiers comme le Bénin ou le Togo. Ce n’est pas pour autant que les civils sont moins exposés. On note de plus en plus un ciblage sur les positions des forces de défense et de sécurité. Le but est de fragiliser davantage la construction et l’autorité sociale de l’Etat. Au début, au Mali ça été les mêmes procédés. C’est-à-dire, faire croire aux populations que ce n’est pas eux le problème mais plutôt l’armée. A ce jour, Bakary Sambe estime qu’au niveau des pays côtiers que le JNIM serait « dans la stratégie de recherche de couveuses locales, des alliances qui lui facilitent le repli et le renseignement ». Au Prof. Bréma de trouver que cet état de fait est révolu. En réalité, pour lui « elles ont déjà commencé à éclore ».
La création de l’émirat à cheval sur le Burkina Faso, le Niger et le Bénin du nom de Hanifa illustre les propos du Prof. Bréma. L’émir serait Abou Hanifa (burkinabé d’ansarul Islam). Son bras droit est béninois, Abdoul Hakim. Ces dernières années avec l’ambition expansionniste du JNIM, Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes au Moyen orient et en Afrique « note une forme d’inflexion idéologique ». En vérité, de 2017 à ce jour le groupe a connu d’importantes transformations. Cela s’est d’ailleurs accentué avec l’arrivée au pouvoir des hommes en kaki dans l’ensemble des pays du Sahel central. Aussi avec la recomposition de la carte géopolitique qui a précédé. La question de la charia aujourd’hui est de faite relativisée afin de s’exporter plus facilement. Bien que la doctrine du groupe s’appuie toujours sur le « Global Islamic Front ». Dans sa nouvelle stratégie, au Mali par exemple, « il s’impose comme une organisation qui cherche à protéger les couches marginalisées ».
Politique et après ?
Toujours pour gagner les cœurs et les esprits, le groupe se focalise sur les ‘‘Cadis’’. Il agit de fait comme un pouvoir judiciaire. Tranche avec rapidité les différends dans les communautés présentes dans ses zones d’activités. Dans les faits, il se présente aujourd’hui comme un acteur politique. Avec une offre politique. Cela ne l’empêche pas bien sûr de poursuivre ses actions cinétiques. « Après tout, le JNIM est fondamentalement un acteur politique » invite à retenir Rob Ashlar, Chercheur, spécialiste des mouvements djihadistes au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest. Au niveau des pays côtiers comme le Bénin et le Togo, la trajectoire se présente de manière identique. On se retrouve en face d’une reproduction sociale du phénomène tel qu’il a pris racine dans le nord du Mali avant d’étendre ses tentacules. Face à la reconversion politique du groupe, pourrait-on objecter d’engager un dialogue avec le groupe ?
« Les dissidences peuvent être résolues de manière négociée » trouve Wassim Nasr, journaliste spécialiste des mouvements djihadistes au Moyen orient et en Afrique. Cette perception n’est pas partagée par tous. « Il est illusoire de vouloir dialoguer avec des forces obscurantistes » tance Habaye Ansari, observateur. Dans un post sur LinkedIn, Beatriz Mesa, Docteure en sciences politiques, croit que « le dialogue est tout à fait possible avec la participation surtout des femmes et par la voie informelle ». En sommes, les voix sont contradictoires au sujet du dialogue avec le JNIM. Que cela soit dans les pays du Sahel central ou dans les pays côtiers. Toutefois, cela reste compréhensible. Il s’explique par la philosophie partagée sur les modalités de résolution de conflits. Celle-ci est empreinte de la théorie Hobbesienne des conflits. Cette dernière renvoie en effet à la paix par la victoire et/ou la domination d’une des parties au conflit, (Col. S. Doumbia, 2022).
Le dialogue avec le JNIM au Bénin et au Togo, un nouveau front
L’option du dialogue ou de la négociation émerge de plus en plus au vu de l’épuisement des approches traditionnelles de gestion des conflits. A s’attarder par exemple sur le cas Béninois ou Togolais, on constate que malgré les investissements des autorités politiques et militaires, le phénomène ne cesse d’évoluer. Les attaques sont de plus en plus fréquentes, meurtrières et plus audacieuses les unes après les autres. Dans ce contexte, le dialogue ou la négociation avec les acteurs labellisés terroristes se présentent comme une solution de gestion de crise. Sur du court terme, évidemment. Il ne s’agit nullement de concevoir le dialogue ou la négociation comme modalité de résolution de conflit. Parce que la résolution des conflits suppose de traiter le conflit par ses racines. C’est-à-dire, traiter le conflit tout en s’appuyant sur toutes ces variables. Pour rappel, le dialogue et la négociation dans ce contexte se distinguent l’un de l’autre.
Que comprendre véritablement par négociation ou dialogue ? D’un il faut souligner qu’un dialogue peut déboucher sur une négociation. « Le dialogue a pour fonction, de contrer ou prévenir la montée de la violence armée, permettre de débloquer l’impasse politique et rétablir un consensus minimal pendant que de nouvelles réformes et améliorations sont négociées ». Dans notre contexte, à s’appuyer sur Winfield T. dans Engaging with Armed groups, le dialogue peut être vu comme un procédé permettant « d’interagir avec les groupes armés ». Cette perception du dialogue comme modalité de gestgion de crise trouve plus d’écho avec le JNIM que le EIS. Puisqu’il « reconnaît la validité des négociations » selon Rob Ashlar. Quand-même, « lorsque le Jnim parle de négociation et de résolution de conflit de la bouche même d’Amadou Kouffa, ce n’est pas pour autant qu’il arrête ses opérations militaires » alerte Wassim Nasr.
Entre opportunité stratégique et risque de légitimation
« Le recours au dialogue avec le JNIM mais aussi parfois avec l’EIS est bien plus fréquent qu’on ne le dit » explique Mathieu Pellerin. D’ailleurs, c’est ce qui fait que jusqu’aujourd’hui un dialogue direct reste de l’autre officieux. Toutefois, cela se constate plus dans les confins fortement impactés par les groupes recourant au terrorisme. En particulier avec le JNIM. On peut le traduire par axe de résilience développé par les communautés afin de préserver leur vie. Cet état de choses laisse parfois présager que certaines communautés seraient d’intelligence avec le JNIM. Comme évoqué plus haut, le dialogue ou la négociation ne peut être considéré que comme une modalité de gestion du phénomène terroriste. Cela est d’autant plus acceptable parce qu’il n’a pas à vocation à résoudre un conflit sur le temps long. Sur la question du dialogue avec le JNIM dans les pays côtiers, pour Mathieu Pellerin « plus les Etats négocient tôt, moins ils ont à compromettre leur souveraineté ».
Négocier ou dialoguer avec le JNIM comporte des risques. Les pays du sahel central peuvent servir de cas d’école en la matière. Si pour Wassim Nasr, il reviendrait aux pays concernés d’identifier « ce qui est négociable » « ou pas », Hervé Briand, analyst senior sahel trouve que pour l’heure un tel projet est prématuré. « Accepter un ‘‘dialogue direct’’ au Bénin avec le JNIM (ou même l’EI) ne me paraît pas envisageable » tance ce dernier. Notamment parce qu’en cas de succès ou de rupture de ce pacte « on assiste toujours par la suite à une surenchère des revendications jihadiste ». De manière plus incisive, Mathieu argue que « pour le Togo et le Bénin, il est difficile d’engager un dialogue politique dès lors qu’une grande partie des combattants (…) sont burkinabés, maliens ou nigériens, ou plus largement étrangers ».
Anticiper sur le temps long plutôt que gérer dans l’urgence
Depuis 2019, le JNIM demeure l’acteur le plus létal au niveau des pays du sahel central. Il en est de même pour ce qui concerne les pays côtiers notamment le Bénin et le Togo. Il se place de ce fait en premier sur la liste des acteurs avec il pourrait y avoir un possible dialogue. Aussi, entre le JNIM et l’EIS, le premier acteur semble plus ouvert à un dialogue qu’au deuxième. Loin de l’idée de converser avec le JNIM pour le retourner contre son rival historique, les pays côtiers pourraient s’engager dans une perspective purement prospective. Cette démarche implique pour les Etats d’impliquer davantage les élus locaux dans la définition des modalités de résolution et de gestion de la menace terroriste. De même, les Etats côtiers gagneraient à prendre en compte les préoccupations des communautés à proximité de la menace.
Cela permettra de s’appuyer sur des leviers de résilience existants pour bâtir de solides réponses face à la menace terroriste. L’un des premiers reflexes concernant le dialogue ou la négociation avec le JNIM pourrait être l’évaluation de la perception des communautés. En plus, l’organisation d’un atelier par département avant d’aboutir à une conférence nationale sur le sujet. Ce qui permettra d’avoir une vue plus réaliste des populations sur les actions de contre-terrorisme qu’elles pensent réalisable sur le court, moyen et long terme.
Le JNIM a été fondé officiellement en mars 2017. En 2019, il réalise sa première incursion dans les marges frontalières du Togo et du Bénin. 7 ans après (2026), est évoquée la création de couveuses locales de part et d’autre. Aussi, la question du dialogue avec les Etats côtiers se précise de plus en plus. Elle se révèle comme une nécessité analytique. Toutefois, cette nécessité doit être abordée avec précision. Est-ce avec le JNIM en tant qu’organe central ou avec des unités combattantes ? La distinction entre JNIM et EIS est fondamentale et doit structurer des approches différenciées. En 2029, soit 10 ans après, quelle serait la situation socio-sécuritaire des pays côtiers ? La situation changerait-elle de visage en 2049 ? Il ne s’agit visiblement plus d’anticiper sur de courte durée. Mais plutôt de faire de la prospective sur le temps long.

